Existential Chris un farfouillis perso

Être un drone corporate

Il y a quelques années j'ai postulé par hasard à un poste dans l'industrie de la défense dont je ne connaissais rien pour me sortir d'un travail alimentaire malheureux, ça payait bien. À ma propre surprise, j'ai été pris : j'ai posé ma démission et j'ai rejoint ce nouveau poste qui correspondait mieux à ce que je cherchais, et en même temps sans savoir ce que je voulais vraiment, ça ferait bien sur le CV.
J'avais 22 ans, fraîchement diplômé, et le travail était l'aboutissement de tous les sacrifices. C'était enfin la respiration loin du cadre fermé des universités et de leur système éducatif absurde, pouvoir rentrer le soir sans rien avoir à faire pour le lendemain ; avoir des week-ends libres ; avoir des jours de congés pour pouvoir partir, se reposer, faire n'importe quoi. Le travail c'était la liberté, pouvoir être autonome, libérer financièrement mes parents et pouvoir prendre le contrôle de l'ensemble de l'administratif qui m'échappait comme les impôts, la mutuelle, les assurances. Le travail, ça me permettait enfin de me tenir debout, sans dépendre de personne.

Quand je suis arrivé dans l'entreprise, j'étais anxieux de ce qu'on attendait de moi. Je sortais de l'école avec la conscience claire que je n'étais pas un génie et j'avais peur de faire face à des demandes auxquelles j'étais incapable de répondre, et qu'on me pointe du doigt. Je voyais la défense avec un prestige lourd que je me mettais au-dessus du crâne tout seul, et j'avais peur de ne pas être à la hauteur.

En fait la défense, c'est vraiment un travail comme un autre. On vient, on pointe, on discute, on travaille sur un système lance-missile, on mange, on attend qu'on nous envoie un mail et on rentre chez soi le soir. Il n'y a que le sujet qui change et qui apporte avec lui toute la lourdeur administrative et le secret. Quand on conçoit du matériel militaire, des vies sont en jeu. En cas de conflit si le lance-missile ne tire pas, les Hommes sur le terrain sont morts. Pire, un défaut matériel pendant une attaque critique d'un conflit peut avoir des répercussions qui dépassent largement le théâtre d'opérations et toucher à l'avenir d'une nation : c'est comme l'aiguille qui fait trébucher le cheval du commandant qui fait perdre la bataille qui fait perdre la guerre. Tout du canon à la manivelle a un rôle à jouer.
Alors tout doit être vérifié, qualifié, éprouvé, revérifié par 4, 5, 10 personnes différentes pour s'assurer que rien n'a été oublié. On se retrouve avec des documents Word qui résument d'autres documents Word qui citent d'autres documents de référence ; à vrai dire on a tellement de références, de cahiers des charges à respecter, de bonnes pratiques à implémenter que les responsables projet eux-mêmes, qu'on appelle les architectes, perdent le fil et ferment les yeux sur certains critères.

Une spécification de peinture, c'est plus de 300 items à respecter, allant de la composition de la peinture, sa viscosité, son temps de séchage, sa résistance à l'abrasion, aux UVs, au vieillissement, sa nuance de couleur, son mode d'application ; ensuite il faut l'appliquer sur une pièce, mais une surface en porte-à-faux n'est pas accessible au pistolet à peinture par l'opérateur, et l'outillage est obligatoire pour l'appliquer conformément au cahier des charges ; donc il faut modifier la géométrie de la pièce, mais modifier cette surface c'est modifier les 3 autres pièces en interface avec elle et dont la fonction est absolument critique et qui dépendent de trois personnes différentes, personnes elles-mêmes sur d'autres sites de l'entreprise. Mais on ne peut pas les contacter soi-même car il y a un process à respecter : il faut demander à son architecte A, qui prend contact avec leur architecte B, qui reformule la question pour son équipe, qui attend leur retour d'information pour la transmettre à notre architecte A qui nous relaie ce qu'il veut bien nous dire. On ne peut pas parler soi-même : tout doit passer par l'architecte qui doit maîtriser toute l'information qui sort sur le projet. On pourrait croire qu'au sein de la même entreprise, du même projet, différents sites qui travaillent sur la même chose coopèrent naturellement, et ce serait une méconnaissance énorme du secteur que de croire ça. Les sites sont mis en compétition entre eux et chacun doit se battre pour surnager au-dessus des autres et se faire bien voir des grands chefs. La menace est réelle, car des sites ont déjà fermé suite à un déclin d'activité et d'attractivité au fil des années. Résultat, au moindre défaut grave identifié, c'est la chasse aux sorcières et la foudre doit tomber sur quelqu'un : attention à ne pas regretter d'avoir écrit cette phrase de trop dans un mail il y a 3 ans car ça va ressortir. On finit avec architecte A en guerre froide avec l'architecte du site B, mais le B qui dépend de A, A qui refuse d'envoyer les infos à B qui prend du retard, A qui fait la sourde-oreille parce qu'à la fin de la journée, si on n'a pas marqué son nom sur ce problème, ça le traverse totalement. Mesquin, architecte A ne manquera pas de signaler le retard de B à sa hiérarchie.

Par la force des choses, on comprend vite le jeu pour grimper en carrière car personne n'est capable de donner son avis sur quoi que ce soit dans l'entreprise, au sein même de son équipe en privé parfois.
Si vous avez une question qui demande la réponse de quelqu'un dans un autre domaine que vous, vous pouvez probablement aller vous gratter un moment. Finalement mon expérience de la défense est parfaitement résumée là-dedans : vous êtes responsable d'une tâche dont vous n'avez pas les moyens de la réalisation, mais dont vous serez fautif si vous ne pouvez pas la réaliser.
Tout le jeu corporate est là, dans un comment faire avancer une machine énorme conçue pour garantir la fabrication parfaite de chaque produit d'une complexité extrême. Le travail amène excès de contrôle pour s'assurer que rien de passe au travers du filet, mais qui en contrepartie est un obstacle à chaque étape de n'importe quelle tâche.
Donc on demande un mail qui demande un document qui sera inclus comme référence de la prise d'indice du critère dont il faudra se souvenir à l'avenir que le site B a pris note de l'évolution, signé, contresigné, retourné, validé, mis en ligne pour faire évoluer un document A, dont dépend un document B qui permet de pousser par suite de dominos l'évolution de la STB, autorisation hiérarchique, demande d'évolution, validation hiérarchique, demande de moyens, validation hiérarchique, découpe des tâches dans l'équipe, action, un an de retard pour une ligne Excel.
Et là vous n'avez en théorie pas encore commencé à travailler sur le sujet, mais votre architecte vous demande d'étudier l'évolution en parallèle de la guerre administrative, c'est-à-dire faire une étude de l'impact des changements sur le système. Naïf, vous faites ça bien, et vite, et vous notez que tout le monde semble super lent et franchement semble ne rien faire autour de vous. Vous allez prendre deux semaines à sortir des concepts : dans deux mois tout sera à jeter à la poubelle parce qu'on aura changé d'avis. Puis dans 4 mois idem, parce qu'en fait on ne prend pas 5 mm, on les perd finalement. Et dans 8 mois, on retourne à la case départ, mais il faut refaire parce qu'on passe sur un autre logiciel. On finit par comprendre la patience des anciens.

Tout ce qui est urgent est également en retard ; on vous presse pour sortir des documents le plus vite possible, documents vraiment urgents, qui une fois rédigés resteront pendant deux ans sans relecture ni signature sur la table de l'architecte qui vous les a demandé. Parfois, les documents sont carrément oubliés, ou disparus car quelque part dans les méandres des dossiers de dossiers de dossiers sur les serveurs.

La première année dans l'entreprise est passée, on commence à prendre le pli ; on rencontre des gens qui après 6 ans de poste se considèrent encore comme "nouveaux" dans l'entreprise ; le planning demande de sortir un "SSDB" qui vous désigne comme rédacteur par votre rôle mais personne ne sait ce que c'est (mais c'est votre problème) : vous contemplez la possibilité d'inventer totalement le document qui ne sera de toute façon pas relu pour pouvoir cocher la case, mais vous demandez autour de vous et vraiment personne ne sait de quoi il s'agit, ou parfois s'en rappelle mais c'était il y a dix ans, pour être sauvé par un collègue qui vous dit d'aller voir Philippe qui s'occupe de la logistique, rien à voir, dans un bâtiment obscur du fond du site et de dire qu'on vient de sa part.
"Mais comment tu sais qu'il faut aller le voir lui pour la SSDB, c'est écrit nulle part ?
— On jouait au foot ensemble quand on était petit."

L'entreprise est un nid d'anciens, entre 45 et 60 ans, qui sont nés dans la boîte et n'ont jamais rien vu d'autre, ont été éduqués par leurs anciens, et perpétués une dynastie rigide et parfois familiale où depuis 4 générations, la famille travaille dans l'entreprise, habite au même endroit et continuera tant que l'entreprise existe.

Si vous avez moins de 10 ans dans l'entreprise et vous avez des suggestions, vous pouvez dessiner un visage sur une feuille au mur et lui proposer, ça sera mieux reçu. Il y a toujours quelque chose qui a déjà été essayé il y a 20 ans, ou on a toujours fait comme ça, ou le chef veut que ça soit faire comme ça, ou fait ça parce que je te le demande : le monstre monumental de la culture interne continue de prendre du poids au fil des années et est tellement colossal que pour en traverser les dédales il faut vivre des années d'absurdités pour trouver des repères. On découvre que cette inertie est portée par les anciens qui s'y enferment, et à raison : on comprend peu à peu que ces explications qui en sont à peine, cachent en réalité le fruit de dizaines d'années d'adaptation sage à la machine folle. Et quand c'est à notre tour d'enseigner, on finit par en être fier en plus : besoin de t'inscrire au CSE ? Va voir Thomas dans l'ancien bâtiment de production, tu peux prendre le raccourci à côté des transpalettes. Une note de peinture ? Demande à Estelle, elle travaille sur X et est référente dans son équipe, elle connaît super bien. Besoin de créer des articles dans l'interface ? Non, déjà il faut que tu les repasses en évolution, tu fais une montée d'indice, tu dupliques l'article en mettant le nouveau numéro dans l'ancien que tu passes en obsolète et tu penses à mettre à jour ta nomenclature vers celui-ci. Crée une nouvelle nomenclature aussi, mais pas dans l'outils X, dans l'ancien Y. Demande à ton architecte d'abord.

Et dans la folie fiévreuse du jonglage des 10 à 15 logiciels métiers différents par jour, dont certains font la même chose, mais pas vraiment, de la rédaction sans fin de documents "au cas où" davantage pour des soucis légaux que par utilité, des journées où on arrive au bureau sans savoir quoi faire parce qu'il faut attendre, attendre parfois des semaines en ayant l'équivalent d'une heure de travail par jour mais en restant disponible s'il faut faire quelque chose mais toujours en ayant l'air de faire quelque chose pour ne pas que les vautours nous trouvent, à découvrir chaque mois des nouveaux process obscurs qui demandent de poser sa raison au sol avant de les entamer : on finit prendre ses marques. On finit par se sentir une appartenance à cette organisation hallucinée, on finit par prendre la forme du monde comme une guimauve un peu fatiguée qui s'écoule dans les rainures. On rigole des nouveaux qui ne savent pas qu'ici, on lève la poignée pour ouvrir la porte, un pur classique de les voir s'arrêter les premières fois devant l'entrée de la salle de réunion. Les procédures écrites sous 42 de fièvre s'accumulent, on s'habitue : oui on va noter chaque jour les heures qu'on passe sur chaque projet sur un Excel créé par un bougre démoralisé en CDD, alors qu'on a déjà un système automatique pour tracer les heures, mais le grand architecte veut le détail de ces heures et demande à tout le monde de rentrer manuellement le détail. Oui on va le faire ; les anciens vont faire la sourde oreille, nouvel exemple de leur sagesse millénaire ; le CDD va partir, l'Excel et ses mille lignes de VBA va se casser ; dans 6 mois, le sujet n'est plus abordé, et tout ce temps perdu n'est jamais évoqué.

Une particularité de la défense, c'est ce "Nous".
Les gens qui travaillent dans les grandes entreprises de la défense ne disent pas "au travail, on fait ça", ils disent "nous on fait ça". On m'a parlé d'une culture d'entreprise forte pour expliquer ce sentiment d'appartenance, mais ce n'est pas le cas selon moi : comme un stage de survie chez les militaires qui soude un groupe par la difficulté de l'épreuve partagée, l'entreprise de la défense soude les siens par l'absurdité et la profondeur de son monde qui en fait une bulle complètement distincte de sa vie personnelle. Tout y obéit à ses propres règles, à ses propres codes et même dans les interactions sociales, le comportement des gens à l'intérieur de l'entreprise est relativement différent de leur réelle personnalité qui perce de temps à autre. Plus que ça, la vie professionnelle contamine la vie personnelle : on ne peut pas parler de son travail, on ne peut pas poster sur son travail, on fait attention à son entourage, et à qui l'on parle. Le risque d'être ciblé par des services de renseignements étrangers devient bien réel même si faible à ce niveau hiérarchique, et le travail apporte avec lui un risque existant précisément dans sa vie privée. Pour obtenir des habilitations diverses, il faut mettre à plat l'ensemble de sa famille, de leurs compagnons, de ses amis, de sa vie amoureuse, de sa présence en ligne. Ce n'est pas seulement un travail où l'on pointe et l'on rentre chez soi, c'est un travail qui forge une personnalité. L'entreprise veut recruter des jeunes sortis d'école pour explicitement leur donner la forme qu'elle souhaite et les garder à vie. Le système est si grand et complexe, la quantité d'informations et de détails à connaître si grande, qu'on devient à peine autonome au bout de 3 ans, ce qui rend chaque départ dans l'entreprise particulièrement difficile pour le renouvellement du personnel.
Fait intéressant dans mon équipe, la répartition de l'expérience était très inégale : la moitié de l'équipe avait entre 0 et 6 ans d'expériences, l'autre moitié, 12 ans et plus. On vient dans l'entreprise pour apprendre un métier, ou pour s'installer en milieu et fin de carrière. Quand on a l'option, on n'y reste pas.

Je n'ai pas vu mes collègues les plus anciens heureux au travail, plutôt indifférents, polis par l'usure des années. Ils ne se battent plus, ils ressemblent un peu à des boeufs qui ne disent rien quand on les fouette pour qu'ils avancent. Beaucoup de soupirs, et à chaque retour de vacances le souhait un peu plus appuyé qu'ailleurs d'y retourner, et de ne pas être là.
Le fait que ce travail coûte est acquis, ça fait partie du "normal" du job. Les collègues ne veulent pas prendre de vacances pour être en famille, ils veulent prendre des vacances pour être loin du travail et souffler, redoutent le retour à la tâche. J'avais en tête cette grande sagesse qui dit de regarder les anciens de son travail pour savoir comment l'on finira dans 20 ans en restant au poste, et baigner le reste de mes jours dans cette lassitude fatiguée ne donne pas envie.
Mes collègues kilométrés de la grande entreprise de la défense sont usés, prêt-à-l'emploi de l'entreprise. Être un ancien c'est davantage avoir une attitude qu'un savoir-faire : c'est cette résignation toute professionnelle que le travail est ce qu'il est et que l'on a aucun levier sur l'organisation dans laquelle on travaille. Passer un mois à rédiger un document absurde leur fait lever un sourcil et émettre quelques grognements, mais ils y vont avec la même économie d'énergie que pour l'ensemble de leurs tâches. L'absurdité a été nivelée dans le reste du paysage.

L'ancien, à force de traverser des innombrables évolutions sans-sens ou sans consultations de process, d'équipes, d'organisation, est tellement traumatisé par le changement que toute tentative de nouveauté lui hérisse le poil. Si on lui laisse la possibilité, c'est un refus immédiat et catégorique, vous aurez beau lui expliquer 14 fois il obéira à sa programmation Pavlovienne que vous cherchez à lui justifier une souffrance de plus.
L'ancien est un être rigide, qui fait sans poser de question, qui subit sans mot dire, qui monte tranquillement dans sa carrière sans montrer d'ambition. S'il en a eu, il a fait un burn-out.
Il y a une proportion beaucoup plus élevée dans la défense qu'ailleurs de gens qui envoient des mails à 23h00 un dimanche soir. C'est un travail qui mange la vie réelle si on lui laisse la place, et même si travailler de cette façon sera découragé par les chefs, c'est silencieusement bien vu de le faire et implicitement valorisé comme un fort investissement qui sera noté pour l'augmentation annuelle. Tout les managers ne sont pas comme ça, mais la majorité préfèrera un trop d'investissement à un rythme équilibré.
L'ancien mesure ses mots quand il parle de ses chefs ; l'ancien ne se prononce jamais par écrit, juste à l'oral ; l'ancien n'écrit que le juste nécessaire de mail tout en formulant un échappatoire pour ne prendre aucune responsabilité ; l'ancien conseille, ne commande rien ; l'ancien reste proche de sa hiérarchie, car c'est le meilleur moyen de progresser en carrière et d'avoir moins de travail.
L'ancien est une créature qui à force d'être battue est devenue docile, passive, qui accepte tout et ne dit plus rien dans le cadre professionnel pour ne pas se tirer de balle dans le pied. L'important ce n'est pas de bien faire, c'est de faire en étant bien en vue pour maintenir son crédit social implicite. Le poids de chacune de ces journées arrivé tôt et parti tard s'accumule pour auréoler d'une aura noble celui qui donne pour l'entreprise, l'employé idéal. À résultat égal, c'est toujours celui qui part en dernier qui gagne : s'ensuit la misérable chenille des départs où personne ne veut être le premier à se lever pour partir, mais du moment où un premier faible et peu investi le fait, dans les 5 minutes un second part, suivi d'un troisième, puis en 30 minutes on a perdu 90% des effectifs.

Visiblement, ça ne choque que moi d'écrire des documents de merde toute la journée à prendre un air concentré quand on est dans le champ de vision de son architecte pour qu'il dise un bon mot au chef pour qu'on soit augmenté de 2 % en plus en fin d'année.
Mes collègues fraîchement diplômés arrivés en même temps que moi se posaient moins de questions, et étaient dans l'ensemble principalement intéressés par le salaire. Avec l'argent vient la notion de statut, avec des "blagues" de temps à temps pour rappeler que ce gars est non seulement un plouc mais en plus payé à 1800 balles par mois, pas comme eux qui ont compris le système. Il y a les intelligents comme eux et les autres qui restent en bas de l'échelle, là où ils méritent d'être ; l'élitisme de la grande entreprise de défense fait vite ressortir le fond méprisable des esprits petits. En dehors de ce cercle malheureux, les autres jeunes étaient particulièrement typiques, dans le sens que si l'on constituait l'image du jeune diplômé moyen, ils seraient ultra conformes. Il y a peu d'arêtes vives autant dans le caractère, le physique, les intérêts, la façon de parler, et l'on sent autour de soi les contours de la forme qui est attendue pour soi : le jeune moyen est blanc, mince, sportif, docile, veut une vie classique à base de maison/voiture/enfants, se doit d'avoir des opinions sur l'actualité qu'il ne comprend pas, est de droite, a une faible propension à l'initiative et un grand appétit pour la norme sous toutes ses formes.

En fait, c'est un endroit absolument misérable où l'on doit renoncer à toute initiative. En soi, être diplômé dans la défense revient vite à être un ouvrier très qualifié, pour ne pas dire un singe qui appuie sur une grande quantité de boutons dans l'ordre. On y met un vernis de prestige, on travaille sur de beaux produits, on travaille avec les meilleurs, on fait partie d'une GRANDE entreprise de la défense. On travaille pour la souveraineté française.

Le but du système est que personne ne soit irremplaçable, ni le seul à poser les yeux sur ce qu'il fait, donc on étale la responsabilité sur 25 personnes et chacun s'occupe d'une petite partie du travail, personne n'en a la responsabilité complète, tout le monde dépend de quelqu'un d'autre, etc.
On parle souvent d'être aliéné au travail, c'est le travail sans sens type. Pas de responsabilité, process absurde, on réalise que si l'on n'était pas là au bureau ça ne ferait aucune différence sur le déroulement de la journée. On n'entendra jamais un "Bon travail", on ne pointe que les défauts de ce qui est fait. Les projets sont tellement monumentaux qu'ils ne sont jamais vraiment finis, ce sont des travaux en cours permanents, donc on ne peut jamais prendre de recul et être satisfait de l'ensemble. On est dans un perpétuel travail en cours ; l'architecte ne voit que le temps qu'il lui manque ; les concepteurs un cahier des charges encore insatisfait ; le service qualité un ensemble à améliorer ; l'atelier un nouveau fléau à fabriquer.
On baigne en fait dans une ligne droite qui n'a jamais de ligne d'arrivée, alors si un petit retard se voit à peine, un gros retard, un énorme retard, un retard infini, qu'est-ce que ça change. De toute façon, il y a toujours quelque chose déjà en retard. Tout est urgent, tout est en retard, quand on finit en avance pas un merci, on gagne le droit de rattraper le retard de la tâche suivante. Plus on travaille plus on travaille, moins on travaille moins on travaille, l'ancien sait, l'ancien a compris, l'ancien est sur LeBonCoin. C'est la meilleure description que je puisse faire de ce travail.

C'est un lieu qui corrompt, il n'y a pas d'autre mot.
On finit par relever que les gens qui réussissent le mieux dans l'entreprise ont des petites chaussures pointues ; la chemise tous les jours ; les horaires qui vont avec à arriver avant 8h le matin pour partir après 18h le soir. C'est un tout : ils sont compétents, propres sur eux, habillés comme on les attend. Ils sont vus et visibles, on commence à noter que ça passe bien, en réunion, ça le fait quand même. Les mois passent et les ragots de bureau passent par là, on comprend que ça parle sur ceux qui viennent "habillés en guignols", qu'il y a des cibles préférées, que derrière les sourires se cachent souvent un mépris pour tout ce qui ne "joue pas le jeu".
Ça rentre dans le crâne malgré soi. Ça fait son trou. Et tout aussi détestable que ce soit, on finit au bout d'un moment par mettre une chemise et on se sent soulagé au travail. On est devenu invisible, cette journée là, on a rien à craindre. On a fait cet effort, on se dit que cette journée là en particulier on sera bien vu. On commence à prendre le pli pour les journées de présentations importantes, puis pour les visites du bureau, puis pour n'importe quelle journée en réalité. Et peu à peu, les journées sans chemise, c'est une journée où on se dit que se relâche ; le petit commentaire à l'arrivée dans le bureau saura le rappeler.
Le problème d'être entouré de gens qui parlent de maison et de prêts bancaires et de courtiers c'est qu'on finit par y penser. Le sujet de l'argent revient régulièrement et prend discrètement en fond de l'importance ; on commence à se préoccuper comme les autres de ses primes et sa performance ; on commence à regarder discrètement qui a été augmenté et pourquoi et comment faire pour progresser ; on commence sans grande conviction par faire ce qui est nécessaire pour se placer, avec un petit ricanement intérieur de dédain que non, vraiment, c'est ridicule mais c'est le jeu, c'est comme ça : le résultat final, c'est qu'on a bien fini par l'envoyer, ce mail qui rend visible son activité aux yeux de la hiérarchie. Quelle différence entre celui qui se ment à lui-même pour préserver son sentiment d'amour-propre et celui convaincu par la nécessité du jeu social corporate ?

Je méprise tout de la grande entreprise de la défense. Le paraître absolument superficiel, sa population crâneuse et arrogante, les gens haïssables qui se mettent en compétition avec tout ce qui les entourent. L'être qui survit à l'entreprise de la défense a une passivité haïssable, il fera tout ce qu'on lui demande. Le libre arbitre aura quitté son corps et l'intelligence ses yeux depuis un moment : c'est comme ça, ne pose pas de question. Des bureaux magnifiques remplis de personnes hideuses, ça a été mon expérience de la défense. Des milieux techniques remplis d'hommes d'âge mûrs, saupoudrés de quelques jeunes filles absolument insipides et incompétentes mais qui viennent bien roulées dans leurs jeans, et finiront à chaque fois par être recrutées pour combler des quotas hommes/femmes. La menace planante des "afterworks" à aller entre collèges au bar après une journée déjà trop longue, à parler du travail mais à quelques kilomètres du travail, parce que dans tous les cas on a rien d'autre à se dire, excepté nos problèmes de maison et de prêt bancaire pour acheter une maison, et nos travaux de maison ou de garage pour la voiture de la maison.

La vision du management est basée sur le mouvement : heureux celui qui est capable de rester à son fauteuil sans bouger pendant des heures, et disparaître peu à peu dans la décoration grise du béton et de la moquette neuve déjà tâchée de café. Pour faire des clics de souris un peu convaincant, trouver un bureau avec l'écran contre le mur et aller sur LeBonCoin. Ça n'est pas une surprise si aucun des managers, architectes ou anciens n'est tourné vers le couloir de passage pour qu'on voit ce qu'ils font.
Au milieu de la foule des poseurs, il y a des gens réellement remarquables et qui sont à la pointe de ce qu'il font, et qui donnent le sens à ce qu'on attend d'entreprises à la pointe de leur domaine. Des ingénieurs experts en peinture, en calculs mécaniques, en matériaux, des managers qui tiennent plus du croisé médiéval que du politique, des techniciens capables de redresser des tuyaux à l'oreille en tapant à la clé dessus. Il y a des individus qui exploitent à fond leurs compétences ultra spécifique dans une position qui leur permet de s'exprimer, et c'est très motivant à voir.

La défense, c'est tout de même un monde qui attire les profils individualistes à tendance égoïstes, relativement infidèles si ça sert leurs intérêts, avec une façade très forte et une grande difficulté à l'introspection et la remise en question. Des personnalités plates et superficielles, sans intérêts profonds ou remarquables, ce sont des gens qui fuient l'originalité, aiment la norme et ont un besoin de conformisme très fort. Critiques et facilement méchants de ce qui sort du lot, ce qui est un comble pour des entreprises qui souhaitent toujours valoriser "l'esprit d'innovation" dans des équipes exsangues de toute originalité et qui tuent absolument toute idée qui ne soit pas connue ou éprouvée par 150 formulaires. Des gens qui voient petits et se rêvent gros poissons dans une petite mare ; des gens très faux qui ne disent jamais ce qu'ils pensent et dont on est jamais sûr qu'ils nous aiment vraiment, la sincérité est une source de problèmes dans leur vie. On préfèrera sourire en face et passer le reste de l'année à dire du mal à l'ensemble des collègues à chaque occasion. La sincérité est un obstacle à la paix sociale, compréhensible vu que ce sont des âmes mazoutées qui n'ont rien de bon à dire et sont convaincues que tout le monde est comme elles. On se retrouve avec des embrouilles minables parce que si machin fait une remarque désagréable à bidule, l'implicite est que c'est x100 pire parce que pour que ça sorte, c'est vraiment que c'est grave.

Que ce petit monde de la défense brûle sans moi : je ne resterai même pas devant pour me réchauffer.