Existential Chris un farfouillis perso

Reconnaître un bon livre aux premières pages

Je suis convaincu que les premières pages sont représentatives d'un livre, ni mieux ni moins bien : si un livre n'arrive à capter mon attention en moins de 20 pages, je ne vois pas pourquoi on lui ferait confiance pour donner envie pendant les 500 prochaines.

Plus jeune quand je commençais un livre, c'était un devoir de le finir ; je ne lisais jamais plusieurs livres en parallèle ; j'aimais compléter les sagas si j'avais commencé plusieurs tomes.
Maintenant j'écris dans la marge, j'entoure, je surligne et je commente mes lectures quand j'ai mes livres format papier ; je suis beaucoup plus détendu sur l'importance que je donne à mes lectures et surtout, je n'hésite pas à abandonner une lecture qui ne m'apporte plus ce dont j'ai besoin, ce qui à mon sens est le plus important.

C'est de ça dont je veux parler : parmi l'infinie possibilité de livres disponibles, comment reconnaître un "bon" livre.

Un "bon" livre pour moi, c'est avant tout une qualité d'écriture. Je vois l'auteur derrière les mots : si l'auteur est excellent je fais confiance à son jugement et son bon goût pour mener à bien son livre. C'est une affaire de caractère dont on repère les symptômes de la profondeur via le texte qui incarne son créateur.
En posant le regard sur les premières phrases, on reconnaît le beau à ses absences et ses élégances subtiles et le moins bon, voire le mauvais à ses banalités et ses lourdeurs habituelles. En l'écrivant, je me rends compte que c'est aussi ma façon d'être dans la vie, et que si "Il faut toujours donner sa chance au produit" comme disait un ancien chef, on sait souvent déjà tout, très vite.

On peut défendre mes critiques suivantes comme des choix stylistiques : l'auteur peut volontairement dégrader les mots pour transmettre un sentiment.
Je répondrais que quand Jean-Paul Gaultier met un sweat à capuche et des sneakers, il est élégant ; si je le fais, c'est négligé.

Quelques exemples où je n'utilise que les premiers mots de plusieurs livres.

Jean-Paul Dubois - Si ce livre pouvait me rapprocher de toi :

Il a neigé toute la nuit. Le jardin est si blanc que le monde a l’air neuf. Nous sommes le premier janvier, il fera bientôt jour. Je suis posté devant la fenêtre. Au-dessus des nuages, par une trouée, je distingue un avion. Il ne fait aucun bruit, et seules, au bout des ailes, ses lumières clignotent. Il suit la route des oiseaux migrateurs, descend vers le sud, la chaleur du soleil. Je vis à la pointe du nord sur les terres du froid. Peu à peu j’apprends à endurer les rigueurs du climat et à différencier toutes sortes de neiges. Je n’ai pas envie de penser à l’année qui vient, ni de réfléchir à toutes ces choses qui nous attendent. Le temps fera ce qu’il doit faire. Je m’assieds à ma table et, dans la lumière naissante d’un hiver livide, à l’instant de commencer à écrire, je n’ai en tête que cette lancinante interrogation lourde du poids de toute une vie : qu’ai-je donc en moi qui m’a toujours empêché de vivre en paix ?

Rien qu'à ce paragraphe, on sait que l'auteur n'ira pas plus loin. Comme dans le rap qui joue avec le rythme, les mots s'enrobent de musicalité pour s'exprimer et il n'y en a aucune ici. Chaque phrase est de la même longueur, construite de la même façon. "Le jardin est si blanc que le monde a l'air neuf" est une tournure que je trouve particulièrement pauvre, qu'est-ce que ça veut seulement dire ? Il n'y a rien de "neuf" dans un tapis de neige ou un paysage blanc. Il insiste que c'est l'hiver, c'est l'hiver, c'est froid, c'est l'hiver, pour continuer avec "dans la lumière naissance d'un hiver livide" : il a déjà parlé de la neige. On sait que son paysage est blanc, que le climat est rude. Parler d'un hiver "livide" pour à nouveau dire que c'est blanc, mais avec une tournure plus littéraire, c'est plus au service de la forme que du fond. Qu'est-ce qu'il veut dire ?
On finit avec son sujet "à l'instant de commencer la lettre, je n'ai en tête que cette lancinante interrogation lourde du poids de toute une vie". Rien que cette phrase suffit pour éliminer le livre, qui montre toute la maladresse de l'auteur. Le niais "du poids de toute une vie" pour une question absolument banale, une "lancinante interrogation lourde" pour la chose la plus plate du monde est un tel excès dans l'inutilité qu'il est évident qu'on ne peut pas s'entendre.
Dernier clou dans le cercueil, l'auteur est français : on ne peut pas lui pardonner une traduction malheureuse.

Autre exemple d'un démarrage descriptif, mais traité différemment.
Robert Musil - Les désarrois de l'élève Törless :

Une petite gare sur la ligne de Russie.

À perte de vue dans les deux sens, quatre voies parallèles s’allongeaient en ligne droite sur un large remblai couvert de ballast jaunâtre ; à côté de chaque voie, comme une ombre sale, la trace noire inscrite sur le sol par les jets de vapeur brûlante.

La route qui montait vers le débarcadère de la gare, une bâtisse basse, peinte à l’huile, était large et défoncée. Ses bords se seraient confondus avec le terrain bourbeux d’alentour si ne les avaient jalonnés deux rangées d’acacias dressant tristement de chaque côté leurs feuilles desséchées, suffoquées par la poussière et le charbon.

Juste en ces mots, je sais que c'est bien. Ça me suffit.
La qualité de l'évocation du paysage est intense en quelques mots : c'est comme la sauce d'un chef qui a été réduite pour concentrer tous ses arômes.
L'auteur n'a pas besoin de dire que son paysage est triste et morne : il est "jaunâtre", marqué par "une ombre sale", cru avec la "vapeur brûlante".
Il n'a pas besoin d'en faire le focus de son texte : il pose son décor et laisse l'interprétation se faire d'elle-même.
Même la route et le bâtiment sont décrépis, tout est dit. Son histoire est commencée, l'immersion est réussie.

Avec ça, la suite semble naturelle :

Était-ce le fait de ces couleurs tristes, était-ce la lumière du soleil couchant, blême, faible, épuisée par la brume, les choses et les êtres avaient un tel air d’indifférence, d’insensibilité machinale, qu’on les aurait crus échappés d’un théâtre de marionnettes. À intervalles réguliers, le chef de gare sortait de son bureau, tournait la tête, toujours selon le même angle, dans la direction des signaux qui s’obstinaient à ne pas annoncer l’arrivée de l’express, retardé considérablement à la frontière ; puis il tirait sa montre, avec toujours le même mouvement du bras, il hochait la tête, et il disparaissait de nouveau, comme font ces petits personnages d’anciennes horloges, quand sonnent les heures.

Entre les deux auteurs, la tentative d'évoquer une atmosphère par une description est la même, mais la qualité est radicalement différente.

Autre style :
Saleem Hiner - Le fusil de mon père

Je m’appelle Azad Shero Selim. Je suis le petit-fils de Selim Malay. Mon grand-père avait beaucoup d’humour. Il disait qu’il était né kurde, sur une terre libre. Puis les Ottomans sont arrivés et ils ont dit à mon grand-père : Tu es ottoman, et il est devenu ottoman. À la chute de l’Empire ottoman, il est devenu turc. Les Turcs sont partis, il est redevenu kurde dans le royaume de Cheikh Mahmoud, le roi des Kurdes. Puis les Anglais sont arrivés, alors mon grand-père est devenu sujet de Sa Gracieuse Majesté, il a même appris quelques mots d’anglais.

Les Anglais ont inventé l’Irak, mon grand-père est devenu irakien, mais il n’a jamais compris l’énigme de ce nouveau mot : Irak, et jusqu’à son dernier souffle, il n’a jamais été fier d’être irakien ; son fils, mon père, Shero Selim Malay, non plus.

Mais moi, Azad, j’étais encore un gamin.

Ce sont les deux premières pages du livre : l'exposition est claire et élégamment concise. En quelques phrases, des années de violences géopolitiques sont imagées très simplement tout en caractérisant l'attitude résiliente kurde, qui accepte ces nouveaux titres creux qui défilent sans que ça ne change quoi que ce soit à ses origines.
Le langage est beau dans sa grande simplicité, il n'y a pas besoin de plus.
Pourquoi est-ce qu'ici, le "manque" de musicalité dans le texte avec ces phrases abruptes fonctionne mieux que chez Dubois ? L'auteur raconte quelque chose : chaque phrase est indispensable pour lire la suite. C'est le sens qui prend le pas sur la forme et la rend presque accessoire. On sait immédiatement que l'auteur a quelque chose à dire, sait le transmettre et mieux que ça, veut le transmettre. Tout son effort est précisément dans la transmission, ce qui est le sens même du livre et la conclusion de sa vie.

L'élégance de cette introduction montre un très joli crayon, une volonté de raconter un vécu, en laissant simplement le subjectif se raconter par lui-même, et montre un sens de l'essentiel qui dirige le regard vers ce qui compte sans se perdre en détails superflus.

En deux pages, j'ai la certitude que l'auteur écrit bien ; en deux pages, j'ai la certitude qu'au pire des cas, son histoire ne sera pas pour moi ; dans le meilleur, l'œuvre d'une vie.

Pour le plaisir, on change de thème :
E. L. James - Cinquante nuances de Grey :

Je grimace dans le miroir, exaspérée. Ma saleté de tignasse refuse de coopérer. Merci, Katherine Kavanagh, d'être tombée malade et de m'imposer ce supplice ! Il faut que je révise, j'ai mes examens de fin d'année la semaine prochaine, et, au lieu de ça, me voilà en train d'essayer de soumettre ma crinière à coups de brosse. Je ne dois pas me coucher avec les cheveux mouillés. Je ne dois pas me coucher avec les cheveux mouillés. Tout en me répétant cette litanie, je tente une nouvelle fois de mater la rébellion capillaire. Excédée, je lève les yeux au ciel face à cette brune qui me fixe, avec son teint trop pâle et ses yeux bleus trop grands pour son visage. Tant pis. Je n'ai pas le choix : la seule façon de me rendre à peu près présentable, c'est de me faire une queue-de-cheval.

Kate est ma colocataire, et elle a été terrassée par la grippe aujourd'hui. Du coup, elle ne peut pas interviewer pour le journal des étudiants un super-magnat de l'industrie dont je n'ai jamais entendu le nom. Résultat : elle m'a désignée volontaire. Je devrais relire mes notes de cours, boucler une dissertation, bosser au magasin cet après-midi, mais non - je me tape les 265 kilomètres qui séparent Vancouver dans l'État de Washington du centre-ville de Seattle pour rencontrer le mystérieux P-DG de Grey Enterprises Holdings, Inc., grand mécène de notre université. Le temps de ce chef d'entreprise hors du commun est précieux - bien plus que le mien -, mais il a accepté d'accorder une interview à Kate. C'est un scoop, paraît-il. Comme si j'en avais quelque chose à foutre. Kate est blottie dans le canapé du salon.

Bien sûr, il y a les goûts et les couleurs : je ne suis clairement pas la cible, par curiosité j'avais commencé le livre, et je l'ai reposé en dix pages.
Une caractéristique commune de ces livres populaires que je trouve mal écrits c'est l'abondance de descriptions des actions, car je pense que l'auteur s'accroche à sa vision de la scène mais justement, perd le sens de ce qu'il veut dire. En fait, je pense même qu'il ne sait pas ce qu'il veut dire. Ou qu'il n'a rien à dire.
"Tout en me répétant cette litanie, je tente une nouvelle fois de mater la rébellion capillaire." est une façon maladroite pour poser le décor.
"Excédée, je lève les yeux au ciel face à cette brune qui me fixe" est typique de ces auteurs qui publient souvent leur premier livre : qu'est-ce qu'elle veut dire ? Est-ce qu'elle se trouve laide ? Est-ce qu'elle vit cette situation chaque matin ? Est-ce que son apparence est importante pour elle mais l'encombre dans son quotidien à cause de ses exigences ? On ne sait pas, elle se contente de "lever les yeux au ciel", on s'arrête sur une manifestation superficielle comme si ça devait dire quelque chose alors que ça ne dit rien du personnage, mais on a l'impression que l'auteur balance ça au hasard et que ça va dire quelque chose sans savoir ce qu'elle veut dire.
Je passe sur l'exposition qui a la main très lourde ; en réalité tout s'explique en considérant que 50 nuances de Grey était davantage une fanfiction personnelle de l'autrice qui l'avait publié en ligne comme une personne lambda et qui a rencontré un succès improbable

Alain Damasio - Scarlett et Novak :

Novak court. Le quai est désormais désert. La pluie insiste. Les pavés sont luisants et ses baskets couinent de trouille. Il court avec des foulées de 2,02 mètres, à une fréquence de trois foulées par seconde, soit 22,1 kilomètres par heure. Son rythme cardiaque vient de monter à 160 battements par minute, sa sudation frôle les 2 millilitres par centimètre carré de peau. C’est son brightphone qui lui scande tout ça, sans écouteurs, par conduction osseuse.

– Novak, tu viens de battre ton record de fractionné. Veux-tu tweeter la nouvelle à tes amis ? le prévient son appareil.

– Derrière, ils sont à combien ?

– Tes concurrents sont à 160 mètres derrière toi. Souhaites-tu définir une ligne d’arrivée virtuelle ? Je te propose le Pont Vinci.

– C’est pas… des concurrents… Scarlett.

Il est 23 h 50. Il est seul. Et il a deux hommes en chasse derrière lui. Jeunes, rapides, endurants. 166 bpm. Puis 172. Novak fléchit. Il jette un œil aux courbes, qui scintillent directement sur ses Gapple Glass. La ligne de pH s’acidifie, les calories brûlées flambent. Il songe un instant à couper son téléphone parce qu’il n’arrive plus à écouter, parce que les indications chiffrées lui polluent le cerveau, parce qu’il ne voudrait faire que fuir, fuir, se tailler. Il esquisse un geste pour éteindre son brightphone mais il n’ose pas couper.
Parce que Scarlett est là. Qui parle encore. Qui l’aide. Qui reste objective tandis que lui panique. Il a besoin d’être relié à quelque chose, n’importe quoi. Et ce beau n’importe quoi, c’est elle.

« You’re more powerful than you think. » Tu es plus puissant que tu ne le crois.

Dans l'introduction de sa nouvelle, on voit qu'Alain Damasio est un auteur qui a de l'expérience, il sait écrire mais il est d'une lourdeur monumentale, à inonder de statistiques "scientifiques", les dialogues qui font justement lever les yeux au ciel, et la niaiserie du boomer qui déteste les téléphones. L'auteur, en quelques phrases, montre qu'il ne cherche pas à transmettre, à proprement parler ; c'est ce qu'il voudrait faire, mais plutôt c'est le tonton bourré de la table qui commence à parler politique en gueulant, et vous êtes un peu trop polis, et gentiment en ne voulant pas le brusquer, il a cru que vous l'écoutiez. Vous ne pouvez plus partir. C'est l'expérience Alain Damasio.

Une nouvelle introduction :
Laurent Gaudé - Salina les trois exils

Au tout début de sa vie, dans ces jours d’origine où la matière est encore indistincte, où tout n’est que chair, bruits sourds, pulsations, veines qui battent et souffle qui cherche son chemin, dans ces heures où la vie n’est pas encore sûre, où tout peut renoncer et s’éteindre, il y a ce cri, si lointain, si étrange que l’on pourrait croire que la montagne gémit, lassée de sa propre immobilité. Les femmes lèvent la tête et se figent, inquiètes. Elles hésitent, ne sont pas certaines d’avoir bien entendu, et pourtant cela recommence : au loin, vers la montagne Tadma que l’on ne franchit pas, un bébé pleure. Est-ce qu’elles sentent, les femmes du clan Djimba, à cet instant, tout ce que contient ce cri ? Le sang qu’il porte en lui ? Les convulsions, les corps meurtris, les bannissements et la rage ? Est-ce qu’elles sentent que quelque chose commence avec ce tout petit cri à peine identifiable, quelque chose qui ne va pas cesser de grandir jusqu’à tout renverser ?

Petit à petit, les pleurs deviennent plus nets. Cela ne fait plus de doute : le nourrisson se rapproche. Hommes et femmes convergent vers l’entrée du village pour attendre ce qui vient. Il faut encore de longues minutes pour qu’un cavalier apparaisse. Il avance lentement, disparaît parfois au gré des nœuds du sentier. Il avance et c’est bien de lui que proviennent les pleurs d’enfant.

Sissoko Djimba, le chef du village, appelle ses guerriers. Ils se regroupent, les muscles bandés, le regard sûr. Il n’y a pas de peur en eux. Ils constatent juste que les dieux leur envoient quelqu’un et qu’il faut faire face à cet événement. Chacun a mis ses habits d’apparat : de longues tuniques aux couleurs vives, et à la ceinture, l’épée Takouba – fer sacré des ancêtres. Le vent chaud du désert se lève et fait claquer les étendards du village. Les hommes sont parfaitement immobiles. Ils savent le temps qu’il faut pour que le cavalier arrive jusqu’à eux et ils attendent.

Cette introduction pose toute l'atmosphère de la tribu. Immédiatement, on est pris dans le récit et dans l'intensité de la vie de ce nouveau-né. Laurent Gaudé a le sens de l'image et sait transmettre l'intensité des instants dans des mots et des détails. C'est un simple cavalier qui arrive avec un nourrisson qui pleure : pourtant, on comprend que c'est loin d'être anodin quand un village entier attend l'arrivée du cavalier en armes.
Je pense que la qualité du texte parle de lui-même.

Autre introduction qui cherche à planter un décor :
Sylvain Norek - Guerriers de l'hiver

Déjà le livre a deux prologues ce qui m'agace par principe. Le premier :

La lumière pleut sur ses yeux fermés, sur son corps allongé au cœur arrêté.

Autour de lui, le dernier jour de la guerre jonche le sol de dépouilles par milliers, déposées à la surface de la neige rouge.

Il n’est personne parmi les autres. Ni plus précieux, ni plus important. Mais ailleurs, il pourrait être un père, un frère, un ami ou un mari. Ailleurs, il est tout.

Dans la mort, seuls leurs uniformes les distinguent. Ils étaient ennemis, ils sont désormais allongés côté à côte. Ici, leurs mains se touchent, là, leurs visages éteints se font face.

Voilà tout un hiver qu’ils s’entretuent.

Les cadavres des semaines passées sont enfouis à moitié dans le sol. Vestiges, on voit encore leur casque, parfois un peu de leur dos, on voit encore leurs bras en racines aériennes, comme s’ils poussaient de la terre même, prêts à revenir, se relever et hanter ceux qui ont décidé de cette guerre.

Ils gorgent le sol de leur sang, nourrissent les arbres de leur chair et se mélangent à leur sève. Ils seront dans chaque nouvelle feuille, dans chaque nouveau bourgeon.

Ils étaient plus d’un million, et lorsque demain et après le vent soufflera à travers les forêts de Finlande, c’est aussi leur voix qu’il portera.

Il y avait pourtant eu des jours heureux, une paix chérie.

Il y avait eu un avant, un peu avant l’enfer.

C'est racoleur. L'auteur en fait trop, et en voulant faire du mélodrame ça fait lever les yeux au ciel. La punchline finale est la goutte de trop, comme s'il faisait un slam et qu'il voulait assener sa vérité comme le sermon le plus grave, qui résonnera mille ans encore à travers la montagne. C'est trop.

En voulant choquer par le cru, ça donne une soupe très artificielle qui manque de finesse. Là, l'auteur révèle déjà une maladresse littéraire de la même façon que certaines personnes cuisinent systématiquement avec trop d'huile : sa tendance à trop en faire rendra plate toutes ses tentatives de faire quoi que ce soit. Ce prologue, ce sont les tous premiers mots du livre : c'est important. C'est ce qu'il estime le plus important pour commencer : si c'était déjà mal fait c'est couru d'avance.

Pourtant - je passe le second prologue dans la même veine -, le premier chapitre pose bien son personnage, même si je n'adhère toujours pas à la forme :

Un peu avant l’enfer,
dans une forêt de Rautjärvi,
village de Finlande.

Aux herbes écrasées, aux branches cassées, aux touffes de pelage accrochées aux épines des genévriers, aux empreintes enfoncées dans la terre et dont la partition racontait aussi bien qu’un fléchage le chemin de ceux qui les avaient laissées, sans un bruit, Simo lisait la forêt.

Il entendait la respiration des arbres dans le vent, le pouls de leur sève, le bruissement du pas des animaux sur les feuilles sèches, le frottement de leur cuir contre l’écorce et leur cœur palpitant. Pour celui qui la connaît, il n’est pas de silence plus bruyant que celui de la forêt. Il n’y pénétrait jamais en prétention, il y était invité. Invité seulement. Et pour ne pas lui faire offense, il n’en prélevait que ce dont il avait besoin. Parfois un élan, une autre fois un loup, une perdrix, un corbeau ou un de ces furets dont les fourrures très prisées avaient orné toutes les capes des rois de France.

Au stand de tir de la Garde civile finlandaise, Simo devait, pour viser juste, plonger en lui-même et faire abstraction de tout ce qui l’entourait. Mais ici, il était aux aguets de chaque murmure, de chaque silence, de chaque course et de chaque envol.

À vingt mètres devant lui, le pelage feu d’un renard jura parmi les épines vertes des branches tombantes d’un vieil épicéa. Le corps de l’animal se gonflait légèrement à sa respiration. Simo contrôla la sienne et la cala sur celle de sa proie. Un instant, ils respirèrent à l’unisson, le temps que le jeune homme devienne l’animal qu’il visait, jusqu’à deviner ses futurs mouvements. Le renard flaira le sol et huma l’air, cherchant pourquoi son instinct le mettait en garde sans en trouver la cause et s’approchant d’un terrier, laissa tomber de sa gueule le corps inerte d’un merle noir. À vingt-trois mètres exactement.

Nul homme n’est plus habile que celui qui, par les leçons de son père, acquiert l’art de faire, et Simo avait appris du sien l’art d’estimer les distances, suivant une pédagogie qui lui était propre.

– Combien ? demandait-il à son fils encore enfant, en pointant le tronc calciné d’un arbre qu’un éclair avait brisé à hauteur d’homme l’été précédent.

Simo donnait alors son estimation, puis se rendait à pied jusqu’au tronc en comptant ses pas et se plaçait derrière.

– La balle fait une parabole. Si ton estimation est plus courte d’un mètre, l’ogive se fichera dans le sol. Mais si ton estimation est plus longue d’un mètre ou deux, elle se logera dans ton ventre, promettait-il avec sérieux.

La menace n’était bien sûr jamais mise à exécution. Pourtant, quand Simo se trompait, les mots de son père ne le blessaient pas moins qu’une balle :

– Tu es mort, fils. Allons manger.

C'est bien fait. Mais à nouveau, trop d'huile dans le plat : ajouter "Pour celui qui la connaît, il n’est pas de silence plus bruyant que celui de la forêt." est de trop car il passe l'ensemble du paragraphe à mythologiser son héros et à le montrer d'une façon bien plus parlante.

Maintenant, un de mes livres préférés :
J.M. Machado de Assis - Dom Casmurro

Un de ces derniers soirs, comme je revenais de la ville à Engenho Novo, je rencontrai, dans le train qui part de la Gare centrale, un jeune homme de mon quartier, que je connais de vue et qui ôte son chapeau quand il me croise. Il me salua, s’assit auprès de moi, me parla de la lune et des ministres, et finit par me réciter des vers. Le voyage était bref, et peut-être les vers n’étaient-ils pas tout à fait mauvais. Néanmoins, comme j’étais fatigué, il m’arriva de fermer les yeux trois ou quatre fois ; il n’en fallut pas plus pour qu’il interrompît sa lecture et rentrât ses vers dans sa poche.

– Continuez, dis-je en m’éveillant.
– J’ai fini, murmura-t-il.
– Ils sont très bons.

Je le vis faire un geste pour les tirer à nouveau de sa poche, mais ce ne fut qu’un geste ; il était vexé. Le jour suivant, il se mit à me dénigrer, me traitant de tous les noms, et finit par me surnommer Dom Casmurro, autrement dit, Monsieur du Bourru. Les voisins, qui n’aiment pas mes habitudes de reclus taciturne, répandirent le sobriquet, qui a fini par me rester. Je n’allais pas me fâcher pour cela. J’ai raconté l’anecdote à mes amis de la ville, qui m’appellent ainsi en manière de plaisanterie, certains même dans des billets : “Monsieur du Bourru, j’irai dîner chez vous dimanche.” – “Je vais à Pétropolis, monsieur du Bourru ; toujours dans la même maison, à Renania ; quitte donc un peu ta caverne de l’Engenho Novo, et viens passer une quinzaine là-bas avec moi.”

– “Cher monsieur du Bourru, ne pensez pas que je vous dispense de théâtre demain ; venez et vous dormirez ici en ville ; je vous offre une loge, je vous offre le thé, je vous offre un lit ; mais je ne vous offre pas de fille.”

N’allez pas consulter les dictionnaires. Bourru n’a pas dans mon cas le sens qu’ils lui donnent, mais celui, plus populaire, d’homme taciturne et renfermé. Monsieur du a été ajouté par ironie, pour m’imputer des prétentions nobiliaires. Tout cela pour avoir somnolé ! D’ailleurs je n’ai pas trouvé de meilleur titre pour mon récit ; s’il ne m’en vient pas d’autre d’ici la fin du livre, celui-ci lui restera. Mon poète du train saura ainsi que je ne lui garde pas rancune. Et avec un petit effort, comme le titre est de lui, il pourra penser que l’œuvre est de lui. Il y a des livres qui ne doivent pas autre chose à leurs auteurs ; quelques-uns ne leur doivent même pas cela.

C'est évident que ce texte respire la personnalité. Le personnage est immédiatement posé dans la subtilité de ses défauts, le texte casse le 4e mur, la promesse est belle. Le savoir-faire de l'auteur est flagrant, il n'y a pas besoin de plus pour savoir qu'on va passer un bon moment.

Sortons un peu de la fiction pour rejoindre le féminisme :
Elisabeth Badinter - XY de l'identité masculine

L'introduction :

Quelle est l’essence du mâle humain ? Spontanément, nous donnons créance à l’éternel masculin sans trop nous soucier de la remarque de Rousseau : « Le mâle n’est mâle qu’en certains instants, la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins toute sa jeunesse. » Peu enclins à nous interroger sur une réalité inconstante, nous voulons croire à un principe universel et permanent de la masculinité (mâlitude) qui défie le temps, l’espace et les âges de la vie. Ce principe, nous le trouvons dans l’ordre de la nature qui exhibe la différence des sexes. Aussitôt l’enfant né, aussitôt le sexe assigné. Et si un doute demeure, la génétique palliera l’anatomie défaillante.

Pourtant, ces évidences sans cesse rappelées ne parviennent pas à mettre un terme au questionnement. Notre langage quotidien trahit nos doutes, voire notre inquiétude, en parlant de la masculinité comme d’un objectif et d’un devoir. Être un homme se dit plus volontiers à l’impératif qu’à l’indicatif. L’ordre si souvent entendu : « Sois un homme » implique que cela ne va pas de soi et que la virilité n’est peut-être pas si naturelle qu’on veut bien le dire. À tout le moins, l’exhortation signifie que la détention d’un chromosome Y ou d’organes sexuels masculins ne suffit pas à circonscrire le mâle humain. Être un homme implique un travail, un effort qui ne semble pas être exigé de la femme. Il est plus rare d’entendre : « Sois une femme », comme un rappel à l’ordre, alors que l’exhortation au petit garçon, à l’adolescent et même à l’adulte masculin est propos courant dans la plupart des sociétés. Sans en être pleinement conscients, nous faisons comme si la féminité était naturelle, donc inéluctable, alors que la masculinité devrait s’acquérir et se payer cher. L’homme lui-même et ceux qui l’entourent sont si peu sûrs de son identité sexuelle, qu’on exige des preuves de sa virilité. « Prouve que tu es un homme », tel est le défi permanent auquel est confronté un être masculin. Or l’exhibition des preuves passe par des épreuves que la femme n’a pas à connaître. Le jour des règles vient naturellement, sans effort sinon sans douleur, et voilà la petite fille déclarée femme pour toujours. Rien de tel aujourd’hui pour le petit garçon de la civilisation occidentale. Non point que le besoin archaïque de prouver sa virilité ait disparu. Mais la contradiction n’a jamais été si grande entre la nécessité d’exhiber son genre et l’absence de preuves certaines et définitives.

La confusion est à son comble lorsque le langage courant parle volontiers d’un homme, un vrai pour désigner l’homme viril. Cela signifie-t-il que certains êtres humains n’ont que l’apparence de l’homme, sont de faux hommes ? Certains se plaignent aujourd’hui de l’absence de féminité des femmes, mais ces dernières émettent rarement des doutes sur leur identité. À l’inverse, ce sont bien souvent les hommes eux-mêmes qui se distinguent entre eux en ajoutant le label de qualité : vrai. Et ce sont eux aussi qui s’interrogent secrètement pour savoir s’ils méritent cette mention.

Elisabeth Badinter écrit toujours très bien. On peut être d'accord ou non avec ses opinions, mais la justesse du langage, la concision de ses idées ramenées à leurs éléments essentiels, la démonstration en quelques paragraphes de ses observations et de ses questionnements est un plaisir à lire. C'est intelligent, elle nuance immédiatement son opinion pour en montrer la complexité et pourquoi elle mérite d'être étudiée. C'est simplement bien fait, ça respecte le temps du lecteur et c'est un beau travail de recherche. On voit la qualité de l'autrice, on peut rentrer dans ses réflexions avec confiance.

Maintenant, passons à la catastrophique Lauren Bastide :
Lauren Bastide - Futur·es

On l’oublie souvent, mais l’horizon principal du mouvement féministe est l’abolition absolue des frontières de genre. Dans un futur féministe, il n’y aura plus deux sexes. Et vous savez quoi ? C’est déjà le cas. Je vous assure. Il n’y a PAS deux sexes. Il est impossible, sur le plan biologique, de diviser l’humanité en deux catégories qu’on pourrait qualifier de « masculine » et « féminine ». Le futur est là, mais il est probable que vous ne le sachiez pas encore.

Pourtant c’est un fait. Aucune des variables biologiques servant à déterminer le sexe d’une personne à sa naissance, qu’elle soit hormonale (œstrogène, progestérone, testostérone), gonadique (ovaires, testicules), génitale (pénis, vagin) ou chromosomique (X, Y), ne permet de tracer une ligne de démarcation hermétique entre deux sexes. On sait par exemple que certaines femmes possèdent des taux élevés de testostérone (certains hommes aussi d’ailleurs). Il y a des clitoris très longs, des pénis très courts, et on trouve un large éventail de possibilités dans la façon dont les gonades se présentent biologiquement (beaucoup d’hommes naissent avec un seul testicule par exemple). Quant aux chromosomes, ils peuvent se présenter sous un nombre infini de combinaisons. Ceci a été démontré par une biologiste renommée, et nous allons bientôt y revenir. Mais je voudrais que nous commencions ce chapitre par ce constat simple : la binarité des sexes n’a rien d’une évidence biologique.

Cependant, il semble inenvisageable à la plupart d’entre nous de penser hors de ces deux catégories. À tel point qu’une partie des êtres humains qui naissent avec des variables biologiques ne correspondant pas aux définitions binaires des corps masculins et féminins est pathologisée. Ces personnes sont dites « intersexes » ou « intersexué·es ». Mais il est très rare que les médias s’intéressent à elles. Il est temps que cela change.

Aucune nuance, il n'y a que l'autrice et ses opinions qui existent. Le délicat "Ceci a été démontré par une biologiste renommée" dit déjà tout ce qu'on a besoin de savoir sur la qualité de la recherche qui arrive ; ici, le sujet est déjà fait. Lauren Bastide ne traite ni en profondeur, ni en nuance ; c'est une bouchère idéologue qui débite son féminisme à la chaîne.


La conclusion, c'est finalement que le cadeau de l'âge c'est l'intuition. On gagne du temps.