Existential Chris un farfouillis perso

Rompre avec l'amertume

Photo de John TOWNER


J'ai écrit ce texte de nombreuses fois. Je crois que ce que je voulais dire, c'est à quel point l'ambivalence de nos vies et d'une séparation est complexe. Je n'ai jamais su trouver le bon ton pour parler de nous, de ce qu'on était, de ce qu'on sera, de ce dont j'essaie de me défaire mais qui reste profondément en moi. Je me questionne aussi sur le besoin de publier sur le site. J'ai le sentiment qu'écrire pour moi m'apporte déjà énormément et que publier est une tâche superflue.
En fait, tout ça découle du fait que ce texte à propos de Lisa est une arlésienne. J'aimerais le terminer pour passer à autre chose, mais je le repousse sans cesse. Il est en travail de fond depuis des mois, je me débats avec lui de la même façon que je me débats avec moi-même. Je dois et je veux clore ce texte. Je veux lui donner un caractère définitif, je veux le parfaire, j'ai toujours besoin de plus, de mieux, de plus profond. J'ai envie d'en faire une lettre d'amour magnifique et mes attentes me font juger ce que j'ai fait, et me rendent insuffisant.

Il y a de l'idée dans le fait que la procrastination pour un but désiré cache davantage que de la simple fainéantise. Bien sûr que j'aimerais pouvoir écrire à la hauteur de ce qu'on est, et je ne peux écrire qu'à la hauteur de ce que je suis. Cette sacralisation est le reflet de ce qu'on vit, c'est un trop d'attention de part et d'autre. C'est la volonté de trop bien faire, un besoin viscéral d'aller au-delà, de rendre tout si important, beaucoup trop important.

Je suis en train de nous quitter, et l'on continue de vivre ensemble depuis près d'un an. Comme une grande phase de transition vécue à deux, à construire un après pour chacun. Ce qui a commencé dans la réalisation brutale que c'était terminé, dans les maladresses de cette distance qui ne sait pas où se mettre, dans la perte de contact physique, s'est transformée peu à peu en une harmonie légère, dans la patience et la réalisation de tout ce qu'on partage. Disons simplement que se détester aurait été beaucoup plus simple émotionnellement.

Il y a tant de choses qui ne se dévoilent que dans l'intimité. J'aime ses sourires qui ne sont que pour moi, je connais tous ses yeux, du bonheur, au sommeil, à la culpabilité, à la jalousie. Je connais ses gestes tendres, ses expressions, tout ce que nos souvenirs nous ramènent. J'ai beaucoup de tendresse pour elle, et j'ai du mal à partir. On n'a jamais passé d'aussi belles journées ensemble que depuis le divorce officiellement prononcé. C'est un mot très vilain, divorce. C'est moche, c'est désagréable à dire, il porte en lui toute l'amertume et la violence du déchirement. C'est tellement de discussions difficiles à amorcer. Je ne réalise pas encore vraiment, je crois, l'absence que tout ça me laissera.

Mes pensées sont tellement désordonnées. Je l'aime et aussi sincère que ce soit, le mur arrive. C'est la douce amertume de comprendre la beauté de ce qui est partagée est en train de prendre fin, de vouloir rester et finir vieux et fripés ensemble, à se regarder sans avoir besoin de rien, laisser nos souvenirs émettre une note de cœur vague, vibrant à l'harmonie entre nous deux. J'ai vu cette scène souvent, et longtemps en moi. C'était mon rêve avec elle, qu'on puisse passer notre vie ensemble, qu'on grandisse ensemble, qu'on s'éteigne ensemble. J'ai toujours vu ça pour nous. Je souris en écrivant en pensant à ses gestes tendres, à son cou dans lequel je me niche tout le temps, à son odeur qui me suit. Je veux ses mots et ses mains pour m'accompagner partout ; je veux la sérénité de savoir avoir trouvé ma place, enfin. On vit de si beaux moments ensemble.

Lisa m'a toujours touché en plein cœur. Une combinaison de vulnérabilité, de douceur, d'inertie, de loyauté qui m'apporte un calme nécessaire et une forme d'utilité certainement. J'aime finir les phrases qu'elle a à peine commencé à dire, et parfois répondre aux questions avant qu'elle ne les prononce. C'est drôle tant que les choses n'ont pas d'importance, mais dès qu'un irritant arrive et qu'on a quinze secondes d'avance sur la discussion, on en vient à détester la prévisibilité de la personne en face. Je ne peux pas lui reprocher cette stabilité d'être ; je peux souffrir de cette stabilité d'être.

Je sens Lisa proche, très présente en ce moment. Elle veut profiter au maximum du temps qui nous reste. Elle se blottit, elle m'enveloppe, elle a toujours un contact pour moi. Elle pleure quand elle se dit "C'est ma tête", quand elle me tient dans ses bras. "C'est mon mari", aussi. La douleur de cette phrase qui porte le poids de ce qu'on était et de la beauté qu'on partage me pèse encore. Tout ça reflue en moi, comme la marée. Je crois que l'on veut tous trouver sa place quelque part, et Lisa me rappelle que la nôtre était ensemble ; égoïstement, que la mienne était avec elle. C'est de la tendresse, des compréhensions mutuelles, une patience partagée, la beauté des silences et du contact. Tout ça me pèse depuis longtemps. Je voulais partir le plus vite possible pour passer à autre chose, mais je voulais aussi faire ce qui me semblait juste pour elle, et qu'elle puisse avoir le temps des explications, des discussions sur l'après, le temps de la transition. Finalement, je réalise que j'en avais autant besoin qu'elle, et que ce deuil partagé nous fait saigner de la même façon que la nostalgie est douce-amère. Une vie est morte entre nous deux.
Je m'inquiète de ce qui s'est abîmé en elle, et ce que j'ai perdu, moi. J'essaie de ne pas trop penser à tous les souvenirs qu'elle porte pour nous, car ma mémoire de certaines choses n'est pas bonne, et m'en rappeler me fait encore trop souffrir. Bien sûr que je nous voudrais tous les deux, ensemble, mais l'heure du renoncement est là. L'acceptation est aussi plus difficile quand c'est un choix de vie, fondamentalement basé sur l'incertitude. Parler de décision n'est peut-être pas le plus juste, quand c'est quelque chose qui s'impose à soi.

Pas un jour ne passe sans que je n'y pense. Et les heures passent, et les minutes ne reviennent pas, et l'on sait tous les deux que la séparation, la vraie, arrive. Je la sens dans le doute, perdue entre la force de mes certitudes et mon ambivalence. Le déchirement s'approche peu à peu, inexorablement, comme une petite mort, comme quelque chose qui partira et ne reviendra jamais. Chaque moment est amplifié par cette fin qui est là, qui s'infiltre partout comme un frisson glacial, qui annonce la perte, qui annonce l'oubli, qui annonce l'irrémédiable. C'est la fin des souvenirs, c'est la fin du temps, c'est notre fin, à nous.

J'aime l'humanité de notre fin, nos discussions à cœur ouvert et le temps qu'on a pris pour faire le deuil ensemble, même si c'est un deuil hypothétique parfois. L'espoir de trouver comment s'apprivoiser et changer ensemble n'est jamais très loin. Le besoin de partir n'a fait que révéler tout ce qu'on partage, et fait remettre en question si les problèmes qui nous pèsent ne sont pas qu'un mirage qui nous a fait oublier l'essentiel.
Je me sentirai toujours coupable de vivre pour moi. Je ne supporte pas son chagrin, sa façon de devenir grise quand elle pense à l'après, et comment elle s'éteint peu à peu devant la solitude qui la terrifie. Je lui souhaite le meilleur mais je lui inflige le pire, et me pardonner de ça prendra du temps. C'est dans ces moments que notre voix intérieure ressort : la mienne est dure, parfois cruelle, maladive.

Je vis mon attachement avec beaucoup d'amertume, car je le sais magnifié par la fin du poids de notre vie à deux qui pesait sur mes épaules. Cette fissure qui barrait mon cœur depuis un moment était bien réelle, et est revenue à chaque nouvelle tentative ensemble. C'est la beauté de Lisa, ma pierre précieuse dont l'éclat m'a toujours fait rêver mais que je ne pourrai jamais avoir. C'est le plus difficile à accepter.
Quasiment 10 ans de vie qui semblent réduit à rien. Je ne pense pas que l'on puisse donner son cœur trop de fois dans cette vie, et chaque départ nous arrache quelque chose d'irrémédiable dont on sent l'absence, qui se rappelle à nous comme une douleur fantôme. Je crains la douleur de trop, amplifiée par la tendresse de notre abandon, qui pourrait briser quelque chose.

Je pleure devant le papier à écrire d'elle ; mes yeux sont secs devant les siens qui imbibent mon t-shirt.

Malgré moi, je suis attiré par la souffrance. J'aime ses larmes, l'intensité de ce qu'elle ressent, le fait d'être son ancre. J'ai ma place dans sa vie, celui qui stabilise, structure, celui auquel elle s'accroche pour respirer. C'est doux de pouvoir compléter quelqu'un, mais cette position est… complexe à naviguer. C'est une forme de dépendance d'elle vers moi, mais qu'elle m'impose aussi, de moi vers elle. Tout autant qu'elle voudrait "être là" pour moi, ce n'est pas vraiment comme ça que ça marche. Les bonnes intentions sont balayées par sa nature profonde et je dois l'aider.
Je dois être là.
Je dois aider.

Mon réflexe d'accompagner et de soulager devient pathologique. Tout chez elle semble appuyer sur mes nerfs pour le meilleur et pour le pire, elle utilise involontairement mes instincts pour aller mieux. Je me sens utilisé. Je me sens épuisé. Je deviens incapable de ne pas intervenir. Ses peurs me sont insupportables, je suis incapable de la laisser dans cet état. Ce n'est pas comme si ça se produisait tout le temps, mais l'usure s'ajoute à la précédente, même d'il y a quelques mois parce que le cycle est toujours le même et ne varie jamais. Lisa n'est pas quelqu'un qui change. L'usure devient indifférence pour prendre de la distance, qui n'est qu'une tentative de museler le mal-être profond de cette situation qui continue constamment à tirer sur une corde vitale. Je crois que mes doutes l'ont gardé dans un malaise lointain qui a continuellement nourri ses angoisses. Elle pouvait sentir mon instabilité comme une corniche en montagne, menaçant de rompre sous notre poids.

Et je continue à passer les moments les plus doux avec elle. Ses gestes tendres continuent à adoucir mes pensées, toutes ses attentions pour moi, sa façon de prendre soin de moi. De me laisser la distance dont j'ai besoin, d'anticiper les plaisirs que je ne m'accorde pas, à déchiffrer mes attitudes avant que je ne les comprenne moi-même. Lisa est cette créature qui s'affaire autour de moi pour rendre le chemin un peu plus joli, pour épousseter ma tenue, pour parfumer notre vie.
En regardant les étoiles le soir, assis côte à côte dans la douceur de la nuit sur le pas-de-porte de la terrasse, la beauté du moment et de notre intimité qui se passe de mots est telle que je me dis que ce serait un bon moment pour mourir.
Je crois que j'ai toujours, quelque part, associé Lisa à la mort. Il y a quelque chose de tellement viscéral dans ses peurs qu'elles prennent le pas sur les miennes. M'occuper d'elle, c'est repousser constamment ce travail sur moi sous un motif noble, pouvoir attendre avant de bouger. Finalement, elle m'immobilise avec elle. J'ai toujours eu ce sentiment qu'une part d'elle s'imposait sur moi, qu'indirectement c'est moi qui me plie à elle, et pas l'inverse. Lisa n'est pas inflexible mais elle est crispée en place. Son corps maladivement tendu en témoigne.

Ce que j'ai réalisé un jour avec Lisa en larmes, c'est que tout n'a pas à être aussi compliqué. Lisa rend la vie si difficile parfois, au point où je redoute les moments où elle rentre de voyage. C'est une pensée terrible de réaliser qu'on vit mieux sans quelqu'un, encore plus quand il s'agit de la personne qu'on a choisi pour partager sa vie. L'orage s'annonce, mais n'est sur soi que si on l'autorise. On peut repousser l'idée indéfiniment. Ce n'est pas comme si le quotidien n'était que négatif : on se raccroche aux belles choses qu'on partage, on remet à plus tard. Je n'ai jamais vraiment pu affronter les pleurs de Lisa, je ne fais que les laisser passer car je sais que mes pensées secrètes la feront souffrir, un peu plus. On finit par vivre en silence, en soi, à sentir cette distance qu'on a créée de nos mains grandir, mais dont le besoin se confirme régulièrement sans quoi ma proximité la brûle. Comme si mon corps était couvert de couteaux et m'empêchait de pouvoir la prendre dans mes bras, même en passant le reste de mon temps à envelopper chaque tranchant, en vain. Il y a toujours quelque chose qui perce.

Je me sens malade du cœur. Je me traite avec la même compassion que j'ai quand je suis plié en deux : obligé d'être allongé dans le lit, à attendre que les douleurs passent. Mes pensées sont malades et meurtries. Ses gestes, ses attentions, sa tendresse me manquent. Ma place est avec elle, dans ses bras, dans sa vie.
Pour autant, j'étais anéanti samedi, meurtri dimanche matin, déjà anesthétisé dimanche soir. Je suis blessé par la vitesse à laquelle je passe à autre chose. Je sens en moi que je perds prise sur Lisa, comme si je l'oubliais aussitôt qu'elle n'est pas régulièrement devant moi. Comme si ce que je ressens n'était qu'un mirage entretenu par la régularité. Est-ce que ça n'était pas déjà le cas avant où je ne ressentais rien à ses départs longs de la maison, si ce n'est du soulagement ? Une vraie respiration ?

Je m'en veux. Je préfèrerais être anéanti. Je voudrais mourir pour nous et nous donner au travers de ma souffrance l'importance qu'on mérite, comme pour me punir. Cette violence à l'encontre de moi-même est toujours là, sous-jacente à tout pour donner du sens à ma vie.

Je me sens lâcher prise avec Lisa à la même vitesse que je fonctionne, là où mon spleen exige un an de deuil. Ça ne prendra qu'un mois. Je suis blessé de ma propre façon de vivre les choses, parce que j'ai peur de ne pas l'aimer et j'ai besoin de preuves que je ne suis pas un monstre qui la traîne avec lui alors que sa dévotion, sa loyauté et son amour à elle me transpercent.

Et au-delà de tout ça, la vie continue. J'aime sentir le soleil percer mes paupières closes, j'aime aller au marché goûter de nouvelles choses, me faire un nouveau chez-moi. La sensation que ma seconde vie commence devient très concrète, presque physique. J'observe cette ancienne vie qui semble porter les souvenirs d'un étranger, et emporter avec elle toutes les souffrances, toutes les errances et tous les doutes qui m'agitaient, me laissant une toile vide qui ne peut se décrire que par une absence de mots. Je me sens tellement distant de ces préoccupations qui dévoraient il y a encore peu chaque instant, comme si en lâchant prise, j'abandonnais ce que je voyais du monde pour ne le remplacer par rien. J'aime cette façon de suivre le cours des choses sans lui opposer de résistance, bien que j'aurai toujours un éclat particulier dans l'œil, je crois, en regardant les choses qui me quittent plutôt que celles qui m'accompagnent.

Et pour Lisa, toujours un regard, une pensée, un sourire.